Les maladies neurologiques héréditaires ou acquises de novo liées à une anomalie du métabolisme des lipides, il était logique d'étendre la recherche d'anomalies de ce type à des pathologies psychiatriques. Une étude récemment publiée dans JAMA Psychiatry et menée par des chercheurs russes (de l’Institut de Sciences et de Technologie Skoltech de Skolkovo, parfois qualifiée de Silicon valley russe). Il s'agissait d'une étude multicentrique importante où les participants (volontaires!) ont été recrutés entre 2009 et 2018 (1552 patients suivis en ambulatoire ou lors d’une hospitalisation en psychiatrie) dans trois régions du monde : Russie, Chine et Europe occidentale (plus précisément en Allemagne et en Autriche). Comme il n’existe à ce jour aucun test biologique pour diagnostiquer les troubles mentaux graves, et comme les lipides paraissent receler un grand potentiel à titre de marqueurs de maladies, ces chercheurs se sont demandés s’il est possible de définir un profil reproductible des altérations lipidiques dans le plasma sanguin des patients atteints de schizophrénie et d’étudier son éventuelle spécificité en association avec d’autres troubles psychiatriques, le trouble dépressif majeur et le trouble bipolaire.
Après l’évaluation de la structure du profil lipidique (le lipidome déjà évoqué dans certains cancer]) du plasma au moyen de la chromatographie liquide couplée à la spectrométrie de masse, les auteurs estiment avoir identifié des altérations significatives du profil lipidique du plasma sanguin. Ces différences de profil lipidique sépareraient de façon reproductible et précise des sujets atteints de schizophrénie et des sujets-témoins (appariés selon l’âge et le sexe). Et l’analyse des altérations lipidiques dans le plasma sanguin d’individus atteints de trouble dépressif majeur ou bipolaire révèlerait en outre un chevauchement significatif entre ces trois entités nosographiques (schizophrénie, trouble dépressif majeur et trouble bipolaire).
Pour les auteurs, ces résultats suggèrent qu’un profil partagé d’altérations quantitatives des lipides plasmatiques caractérise des patients de plusieurs pays affectés par ces troubles mentaux graves. La schizophrénie s’accompagnerait d’un profil reproductible d’altérations du lipidome plasmatique, non associé à la sévérité des symptômes, aux médicaments ni aux variables démographiques et environnementales, et largement partagé avec le trouble dépressif majeur et le trouble bipolaire. Mais au-delà d’une possible application clinique de cette signature d’altération lipidique comme aide future au diagnostic en psychiatrie (voire à la surveillance biologique d’un traitement), l’intérêt d’une telle publication est d’offrir un aperçu optimiste de ce que pourrait redevenir un monde sans entrave de la guerre pour l’essor de la recherche scientifique.
Ref : Tkachev A et coll.: Lipid alteration signature in the blood plasma of individuals with schizophrenia, depression, and bipolar disorder. JAMA Psychiatry; 2023 vol 80(03): 250–259. doi: 10.1001/jamapsychiatry.2022.4350.
