Les études transversales concernant la qualité du sperme montre une décroissance importante au cours des 30 dernières années. Si les facteurs environnementaux (pollution, alimentation, perturbateurs endocriniens...) sont souvent citès comme les premiers responsables, il ne faut pas ignorer le rôle éventuel d'agents infectieux éventuels. L'un des candidats est Toxoplasma gondii pour lesquel des études anciennes et largement oubliées avaient suggéré un possible rôle toxique sur la spermatogénèse.
Toxoplasma gondii est un parasite intracellulaire largement distribué dans la population humaine, avec une séroprévalence variant de 25 à 50 % selon les régions. Il s’agit d’ un parasite protozoaire intracellulaire obligatoire capable d'infecter pratiquement toutes les cellules nucléées des tissus humains et animaux endothermiques, y compris les organes reproducteurs mâles. Si ses répercussions sur le développement fœtal et chez les individus immunodéprimés sont bien établies, son influence potentielle sur la santé reproductive masculine demeure encore peu étudiée.
Pour investiguer cette hypothèse, des chercheurs ont adopté une approche expérimentale combinant un modèle murin in vivo et des tests in vitro sur du sperme humain. Leur objectif était double : d’une part, évaluer la capacité des tachyzoïtes, forme mobile active du parasite, à franchir la barrière hémato-testiculaire et à coloniser les tissus testiculaires et épididymaires ; d’autre part, déterminer si un contact direct entre les tachyzoïtes et les spermatozoïdes humains pouvait induire des altérations morphologiques ou fonctionnelles.
Dans un premier temps, les chercheurs ont infecté des souris mâles par voie intrapéritonéale avec des tachyzoïtes. À 2, 4 et 6 jours post-infection, les testicules et épididymes ont été analysés par PCR et immunofluorescence. Dès 48 heures, l’ADN du parasite est détecté dans les deux organes. À J6, des tachyzoïtes viables sont clairement visibles dans les tissus, accompagnés de signes d’altération histologique : infiltration de cellules immunitaires et désorganisation des tubes séminifères. La viabilité des parasites est confirmée par réinoculation dans des souris naïves, démontrant leur capacité à proliférer dans les organes reproducteurs.
En parallèle, l’équipe a réalisé des confrontations in vitro entre des spermatozoïdes humains (issus de 30 donneurs sains) et des tachyzoïtes vivants. Les échantillons de sperme ont été exposés à un rapport parasite/spermatozoïde de 0,5:1. Dès cinq minutes de contact, 22,4 % des spermatozoïdes apparaissaient « sans tête », contre seulement 1,6 % dans les témoins. Ce pourcentage atteignait 28,8 % après quinze minutes, avec une signification statistique forte. Ces « spermatozoïdes décapités » sont visuellement confirmés par microscopie électronique, qui révèle aussi des anomalies comme des flagelles tordus, des trous dans les têtes, et des ruptures membranaires. Les tachyzoïtes s’attachent préférentiellement à la tête des spermatozoïdes, via leur extrémité antérieure, celle qui contient l’appareil d’invasion, suggérant une tentative de pénétration.
Pour déterminer si ce phénomène repose sur un contact direct ou sur la libération de molécules solubles, les chercheurs ont incubé des spermatozoïdes avec des surnageants de cultures de tachyzoïtes, ou avec des exosomes isolés du parasite. Résultat : aucun effet comparable n’est observé. Le phénomène de décapitation ne survient qu’en présence physique du parasite. La toxicité semble donc liée à un mécanisme d’interaction directe.
Les auteurs se sont ensuite intéressés aux voies de mort cellulaire activées. L’analyse par cytométrie en flux montre une élévation rapide de l’apoptose (31,6 %) et de la nécrose (28,9 %) après 10 minutes de contact avec le parasite, contre environ 5 % dans les témoins. En revanche, la fragmentation de l’ADN n’est pas significative, et le taux de stress oxydatif (ROS) reste inchangé. En parallèle, une baisse marquée du potentiel membranaire mitochondrial est observée, suggérant une atteinte énergétique profonde. Ainsi, le parasite semble provoquer la mort des spermatozoïdes par un mécanisme mitochondrie-dépendant, mais ROS-indépendant.
Fait notable, la réaction acrosomique, nécessaire à la fécondation, ne semble pas affectée après contact avec le parasite. Cela indique que les spermatozoïdes non altérés conservent théoriquement leur capacité de fusion avec l’ovocyte, mais leur proportion est drastiquement réduite.
L’ensemble de ces résultats converge vers un constat : T. gondii est capable d’altérer directement et rapidement l’intégrité des spermatozoïdes humains. Ce mécanisme d’atteinte n’est pas médié par une inflammation systémique ou un déséquilibre immunitaire, mais bien par une interaction parasitaire directe.
Cette étude identifie pour la première fois T. gondii comme un agent potentiellement toxique pour les gamètes mâles. Le parasite franchit la barrière hémato-testiculaire, colonise les tissus reproducteurs, et détruit les spermatozoïdes par contact direct. Ces données renforcent les observations épidémiologiques antérieures suggérant une association entre toxoplasmose et anomalies spermatiques.
L’étude présente toutefois des limites : les expérimentations ont été réalisées uniquement sur des spermatozoïdes matures et les doses de parasites utilisées en laboratoire dépassent probablement les expositions naturelles.
Enfin, cette étude soulève des questions majeures sur la possibilité d’une transmission sexuelle du parasite, et sur le rôle potentiel de kystes testiculaires réactivés dans la dégradation progressive de la spermatogenèse. Des études complémentaires sont nécessaires, notamment pour explorer l’impact de l’infection chronique, les effets sur les cellules germinales précoces, et les conséquences transgénérationnelles via des altérations épigénétiques.
Les implications cliniques pourraient être importantes. Si la toxoplasmose est systématiquement dépistée chez les femmes enceintes dans plusieurs pays, elle l’est rarement chez les hommes infertiles. Or, une infection asymptomatique, même ancienne, pourrait altérer la qualité du sperme, voire compromettre la fertilité. Compte tenu de la séroprévalence élevée de T. gondii, les auteurs suggèrent d’étendre le dépistage sérologique chez les hommes présentant une infertilité idiopathique.

Ref : Rojas-Barón L, Tana-Hernandez L, Nguele Ampama MH, et al. Adverse impact of acute Toxoplasma gondii infection on human spermatozoa. FEBS J. 2025 May 3. doi: 10.1111/febs.70097. Lu dans JIM du 05/08/2025

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